06/06/2013 - 17:46
La Grosse Pomme dont les rêves sont faits
NEW YORK – «You gotta go down to go up», me lance un type le jour de mon arrivée à New York. «Pour pouvoir monter, il faut d’abord descendre».
Nous sommes dans le kaléidoscope humain du métro Times Square. Les Newyorkais se plaignent sans arrêt de leur métro étouffant et bondé. On voit que peu d’entre eux ont déjà pris les transports en commun de Mexico. Les tabloïdes font leurs choux gras des crimes sordides, mais les meurtres sont nettement plus brutaux à Moscou. Les habitants de la Grosse Pomme aiment aussi râler contre la corruption mais bon… pour un cours magistral sur les vices et les bassesses des grandes villes, Moscou, encore elle, est une meilleure école.
A bien des égards, cette ville trépidante, éblouissante, cinématographique, est un paradis.
Dès que vous traversez le pont sur l’East River en arrivant de l’aéroport, le paysage vous coupe le souffle et votre machine à rêver s’emballe. Jay-Z a raison qui, dans sa réplique hit-rap au mythique «New York, New York» de Sinatra, parle de cette ville comme de l’endroit «dont les rêves sont faits».
Tous les clichés que l’on entend sur New York sont vrais. Les gens jeunes, ambitieux et créatifs se bousculent ici, et deviennent parfois célèbres. Les immigrants des quatre coins de la planète s’y bousculent aussi et tirent parfois leur épingle du jeu. Entre les séances de gym à minuit, les bars sordides, le métro qui fonctionne toute la nuit et les taxis jaunes qui pullulent, les raisons de ne jamais dormir abondent. Ceux qui réussissent, qui réussissent vraiment, accèdent à une vie de nabab dans des gratte-ciels tellement vertigineux qu’on a du mal à se convaincre qu’ils sont réels. Oui, tous les clichés sont vrais: tout le monde veut sa place ici. Les branchouilles, les banquiers, les stars du sport, les vendeurs de falafel, et même les terroristes.
Le monde entier n’est qu’un théâtre? Peut-être. Et New York? Certainement.
Pour un journaliste, la Grosse Pomme est un endroit où l’on vient le plus souvent travailler chaque matin sans la moindre idée de ce que l’on fera ce jour-là, tout en étant sûr qu’il se passera quelque chose qui vous en mettra plein les yeux. J’ai couvert la vente aux enchères d’un diamant géant, la fabrication de la plus grande raquette de tennis du monde, le procès du parrain de Cosa Nostra le plus célèbre d’Amérique, l’ouragan le plus violent à avoir frappé la Nouvelle-Angleterre… Toutes sortes de choses du sublime au ridicule, mais toujours affublées d’un superlatif. C’est ça, New York.
Mais New York, c’est autant les petits détails que les grandes tendances. Tout comme l’âme des gratte-ciels se retrouve plus dans leurs gargouilles art-déco ou dans les étranges jardins qui poussent sur leurs toits que dans leur taille démesurée ou leurs milliers de fenêtres.
A Brooklyn, j’ai couvert un cours de taxidermie où l’on apprenait à empailler des souris blanches pour les faire poser comme des humains. J’ai assisté au procès d’un flic du NYPD qui avait échafaudé un plan pour tuer et manger ses amies. J’ai écrit des papiers sur la bataille entre Naked Cowboy, une figure attrape-touristes de Times Square, et son rival Naked Indian. Pendant la campagne présidentielle de 2008, j’ai assisté à la retransmission d’un débat depuis… le Musée du sexe de Manhattan. Oui, même ces débats filandreux, New York se débrouille pour les rendre salaces.
Donc, c’est un endroit grisant pour un reporter. Sauf qu’il y a beaucoup de poussière sous les paillettes, beaucoup de déceptions derrière les rêves.
New York est bourré d’artistes et d’acteurs (encore un cliché véridique). Mais peu arrivent à se hisser jusqu’au Lincoln Center, le grand centre culturel auquel on n’accède qu’au terme d’une compétition féroce. Etre riche aide. A New York, être riche aide pour tout. L’argent vous ouvre l’accès aux écoles d’élite et aux cours de danse qui vous permettent de décrocher un petit rôle dans «Casse-noisette» le jour de Noël, aux classes de soutien qui vous propulsent vers une université de l’Ivy League, et aux orthodontistes qui vous façonnent un sourire de rêve.
Les touristes, de même que beaucoup d’habitants, regardent rarement au-delà de Manhattan ou des quartiers les plus branchés de Brooklyn. Ils ne savent rien du Bronx ni de Queens, la patrie des régiments de chauffeurs de taxi, des vendeurs de café ambulants, des plongeurs des restaurants, des ouvriers de la construction et des agents de police grâce auxquels la Grande Pomme du maire Michael Bloomberg reste toujours si pimpante et savoureuse pour le reste d’entre nous.
Bien sûr, on trouve aussi du talent dans ces quartiers méconnus. J’ai suivi pendant une journée une bande de musiciens du métro qui gagnent quelques dollars par heure en chantant et en dansant dans les rames. Leur capacité à garder l’équilibre à bord des trains en mouvement était étonnante, quoique peut-être pas suffisante pour résister durablement à la pauvreté et au crime. Les perdants au jeu de Monopoly grandeur nature qu’est New York se rencontrent à Manhattan aussi, si on regarde bien.
Il y a ceux qui ramassent des canettes vides et des bouteilles en plastique, ceux qui trimballent des sacs géants remplis des boissons vitaminées et des eaux minérales que les gens qui ont réussi achètent sur le chemin entre leur cours de yoga et leur bureau. Dans Wall Street, j’ai fait la connaissance d’un Ghanéen qui recyclait les composants d’ordinateurs mis au rebut dans une benne lors de la rénovation d’un bureau. Et je me suis demandé: parmi tous ces circuits intégrés qui transitaient entre ses mains, combien contenaient encore des restes des données grâce auxquelles tous ces gens, dans les tours autour de nous, avaient fait fortune?
Le mouvement Occupy Wall Street, lancé dans Zuccotti Park dans le centre de Manhattan, a commencé comme un cri primitif contre l’injustice des règles qui gouvernent le cœur de New York et, par extension, les Etats-Unis. L’énergie et la spontanéité des premiers jours, la verve des protestataires et le face-à-face avec la police constituaient les ingrédients parfaits d’une histoire savoureuse. Mais rapidement, l’ambiance est retombée, l’humeur des devenue plus sombre et le mouvement d’occupation s’est désagrégé sous nos yeux dans la confusion.
Combattre l’injustice n’est jamais facile. A New York, c’est sans espoir. New York n’a jamais voulu être un endroit facile. New York est un flambeau et les flambeaux sont attirants, mais on peut aussi s’y brûler.
«Pour pouvoir monter, il faut d’abord descendre», comme disait l’autre.
La Grosse Pomme dont les rêves sont faits
Par Sebastian SMITH
AFP / Getty Images / Afton Almaraz
NEW YORK – «You gotta go down to go up», me lance un type le jour de mon arrivée à New York. «Pour pouvoir monter, il faut d’abord descendre».
Nous sommes dans le kaléidoscope humain du métro Times Square. Les Newyorkais se plaignent sans arrêt de leur métro étouffant et bondé. On voit que peu d’entre eux ont déjà pris les transports en commun de Mexico. Les tabloïdes font leurs choux gras des crimes sordides, mais les meurtres sont nettement plus brutaux à Moscou. Les habitants de la Grosse Pomme aiment aussi râler contre la corruption mais bon… pour un cours magistral sur les vices et les bassesses des grandes villes, Moscou, encore elle, est une meilleure école.
A bien des égards, cette ville trépidante, éblouissante, cinématographique, est un paradis.
Dès que vous traversez le pont sur l’East River en arrivant de l’aéroport, le paysage vous coupe le souffle et votre machine à rêver s’emballe. Jay-Z a raison qui, dans sa réplique hit-rap au mythique «New York, New York» de Sinatra, parle de cette ville comme de l’endroit «dont les rêves sont faits».
AFP / Getty Images / Mike Stobe
Tous les clichés que l’on entend sur New York sont vrais. Les gens jeunes, ambitieux et créatifs se bousculent ici, et deviennent parfois célèbres. Les immigrants des quatre coins de la planète s’y bousculent aussi et tirent parfois leur épingle du jeu. Entre les séances de gym à minuit, les bars sordides, le métro qui fonctionne toute la nuit et les taxis jaunes qui pullulent, les raisons de ne jamais dormir abondent. Ceux qui réussissent, qui réussissent vraiment, accèdent à une vie de nabab dans des gratte-ciels tellement vertigineux qu’on a du mal à se convaincre qu’ils sont réels. Oui, tous les clichés sont vrais: tout le monde veut sa place ici. Les branchouilles, les banquiers, les stars du sport, les vendeurs de falafel, et même les terroristes.
Le monde entier n’est qu’un théâtre? Peut-être. Et New York? Certainement.
AFP / Timothy A. Clary
Pour un journaliste, la Grosse Pomme est un endroit où l’on vient le plus souvent travailler chaque matin sans la moindre idée de ce que l’on fera ce jour-là, tout en étant sûr qu’il se passera quelque chose qui vous en mettra plein les yeux. J’ai couvert la vente aux enchères d’un diamant géant, la fabrication de la plus grande raquette de tennis du monde, le procès du parrain de Cosa Nostra le plus célèbre d’Amérique, l’ouragan le plus violent à avoir frappé la Nouvelle-Angleterre… Toutes sortes de choses du sublime au ridicule, mais toujours affublées d’un superlatif. C’est ça, New York.
Mais New York, c’est autant les petits détails que les grandes tendances. Tout comme l’âme des gratte-ciels se retrouve plus dans leurs gargouilles art-déco ou dans les étranges jardins qui poussent sur leurs toits que dans leur taille démesurée ou leurs milliers de fenêtres.
A Brooklyn, j’ai couvert un cours de taxidermie où l’on apprenait à empailler des souris blanches pour les faire poser comme des humains. J’ai assisté au procès d’un flic du NYPD qui avait échafaudé un plan pour tuer et manger ses amies. J’ai écrit des papiers sur la bataille entre Naked Cowboy, une figure attrape-touristes de Times Square, et son rival Naked Indian. Pendant la campagne présidentielle de 2008, j’ai assisté à la retransmission d’un débat depuis… le Musée du sexe de Manhattan. Oui, même ces débats filandreux, New York se débrouille pour les rendre salaces.
Donc, c’est un endroit grisant pour un reporter. Sauf qu’il y a beaucoup de poussière sous les paillettes, beaucoup de déceptions derrière les rêves.
AFP / Timothy A. Clary
New York est bourré d’artistes et d’acteurs (encore un cliché véridique). Mais peu arrivent à se hisser jusqu’au Lincoln Center, le grand centre culturel auquel on n’accède qu’au terme d’une compétition féroce. Etre riche aide. A New York, être riche aide pour tout. L’argent vous ouvre l’accès aux écoles d’élite et aux cours de danse qui vous permettent de décrocher un petit rôle dans «Casse-noisette» le jour de Noël, aux classes de soutien qui vous propulsent vers une université de l’Ivy League, et aux orthodontistes qui vous façonnent un sourire de rêve.
Les touristes, de même que beaucoup d’habitants, regardent rarement au-delà de Manhattan ou des quartiers les plus branchés de Brooklyn. Ils ne savent rien du Bronx ni de Queens, la patrie des régiments de chauffeurs de taxi, des vendeurs de café ambulants, des plongeurs des restaurants, des ouvriers de la construction et des agents de police grâce auxquels la Grande Pomme du maire Michael Bloomberg reste toujours si pimpante et savoureuse pour le reste d’entre nous.
Bien sûr, on trouve aussi du talent dans ces quartiers méconnus. J’ai suivi pendant une journée une bande de musiciens du métro qui gagnent quelques dollars par heure en chantant et en dansant dans les rames. Leur capacité à garder l’équilibre à bord des trains en mouvement était étonnante, quoique peut-être pas suffisante pour résister durablement à la pauvreté et au crime. Les perdants au jeu de Monopoly grandeur nature qu’est New York se rencontrent à Manhattan aussi, si on regarde bien.
AFP / Getty Images / Andrew Burton
Il y a ceux qui ramassent des canettes vides et des bouteilles en plastique, ceux qui trimballent des sacs géants remplis des boissons vitaminées et des eaux minérales que les gens qui ont réussi achètent sur le chemin entre leur cours de yoga et leur bureau. Dans Wall Street, j’ai fait la connaissance d’un Ghanéen qui recyclait les composants d’ordinateurs mis au rebut dans une benne lors de la rénovation d’un bureau. Et je me suis demandé: parmi tous ces circuits intégrés qui transitaient entre ses mains, combien contenaient encore des restes des données grâce auxquelles tous ces gens, dans les tours autour de nous, avaient fait fortune?
Le mouvement Occupy Wall Street, lancé dans Zuccotti Park dans le centre de Manhattan, a commencé comme un cri primitif contre l’injustice des règles qui gouvernent le cœur de New York et, par extension, les Etats-Unis. L’énergie et la spontanéité des premiers jours, la verve des protestataires et le face-à-face avec la police constituaient les ingrédients parfaits d’une histoire savoureuse. Mais rapidement, l’ambiance est retombée, l’humeur des devenue plus sombre et le mouvement d’occupation s’est désagrégé sous nos yeux dans la confusion.
Combattre l’injustice n’est jamais facile. A New York, c’est sans espoir. New York n’a jamais voulu être un endroit facile. New York est un flambeau et les flambeaux sont attirants, mais on peut aussi s’y brûler.
«Pour pouvoir monter, il faut d’abord descendre», comme disait l’autre.
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