L'attentat d'Urumqi, révélateur de l'impasse politique au Xinjiang
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Par Brice Pedroletti (Pékin, correspondant)
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Des corps désarticulés et ensanglantés au
milieu d'étals de pommes de terre renversés et de cartons de raisin
éventrés : l'attentat perpétré le 22 mai à Urumqi, le plus meurtrier que
la Chine ait connu puisqu'il a fait à ce stade 31 morts, a fait prendre à la capitale de la région autonome ouïgoure du Xinjiang des allures de ville irakienne.
L'attaque a eu lieu à 5 h 50 du matin heure locale (7 h 50,
heure de Pékin) sur un marché de rue, situé non loin du Parc du peuple,
et fréquenté essentiellement par des chinois hans. Selon la presse
chinoise, des Ouïgours (peuple turcophone et de tradition musulmane)
font aussi partie des blessés. Selon les médias officiels chinois, cinq kamikazes, sans doute formés à l'étranger, seraient à l'origine de l'attaque et « se sont fait exploser ».
Urumqi, 3 millions d'habitants, est peuplée de Hans à plus de 75 %. Le Xinjiang, qui fait trois fois la taille de la France,
compte 22 millions d'habitants, dont 45 % d'Ouïgours, très majoritaires
dans le chapelet d'oasis au sud du désert du Taklamakan.
C'est le second attentat en moins d'un mois à cibler la capitale du Xinjiang (après une attaque à la bombe et au couteau à la gare d'Urumqi le 30 avril), et le quatrième d'une série noire d'attaques indiscriminées et inédites contre des civils, manifestement destinées à faire le plus de victimes possibles, puisque plusieurs d'entre elles ont eu lieu dans des gares (29 personnes ont ainsi péri à Kunming le 1er mars) ou des endroits fréquentés. Le premier de ces attentats terroristes d'inspiration djihadiste avait eu lieu le 28 octobre 2013 à Pékin lorsqu'un véhicule a foncé dans une foule de touristes sur la place Tiananmen, à Pékin, avant de prendre feu, faisant deux morts et des dizaines de blessés parmi les passants.
Haute surveillance policière après l’attentat chinois
La
ville d'Urumqi s'est réveillée ce matin sous haute surveillance
policière. L'attentat du marché de la ville hier a fait 31 morts et une
centaine de blessés. C'est la plus grave attaque terroriste qui ait eu
lieu dans la région du Xinjiang.
Les explosions, provoquées par des bombes lancées hors de voitures
conduites par cinq terroristes, ont semé la terreur et provoqué
d'importants dégâts.
Les autorités chinoises, peu habituées à des attentats de cette
ampleur, ont simplement réagi en déclarant qu'elles avaient les moyens
d''éliminer ce terrorisme'.
Le ministre de la Sécurité publique chinois s'est rendu sur place pour
rencontrer des victimes de l'attaque.
D'un côté, Pékin pointe du doigt les fondamentalistes islamistes
ouïghours, mais de l'autre le gouvernement chinois est accusé par
beaucoup de persécuter, économiquement et socialement, les Ouïghour,
majoritaires dans le Xinjiang.
Tout comme l'attaque du 30 avril à la gare d'Urumqi,
intervenue le dernier jour du déplacement officiel du président chinois
Xi Jinping au Xinjiang, le massacre d'hier est des plus embarrassants
pour le pouvoir : il a eu lieu alors que M. Xi accueillait à Shanghaï
plusieurs chefs d'Etat étrangers dans le cadre d'un sommet régional sur
la sécurité en Asie, la CICA, à laquelle la Chine souhaite donner davantage de crédibilité internationale.
En cela, l'attentat démontre les failles béantes d'un système policier obnubilé par la répression politique, religieuse et culturelle des Ouïgours, et bien plus démuni qu'on pourrait le croire lorsqu'il s'agit de lutter
contre des cellules de combattants néo-fondamentalistes. Celles-ci sont
soit activées, soit inspirées par le seul groupe djihadiste ouïgour
connu, en l'occurrence le Parti islamiste du Turkestan (TIP), un
groupuscule installé dans les zones afghano-pakistanaises et hôte des
talibans qui prêche la guerre contre les « envahisseurs chinois ». Le TIP a succédé à l'ETIM, le Mouvement islamique du Turkestan oriental, un acronyme que les Chinois continuent d'utiliser. « VOUS VOYEZ COMME LE PARTI COMMUNISTE CHINOIS EST BON »
Les médias chinois, qui ont dénoncé un « acte de terreur » et un « crime contre l'humanité »,
ont fait le récit suivant de l'attaque du 22 mai à Urumqi : deux
véhicules de type 4 × 4, sans plaque d'immatriculation, ont foncé à vive
allure parmi les gens qui faisaient leur marché, avant que des « engins
explosifs » ne soient jetés par leurs occupants. La plupart des
chalands étaient des habitués, pour la plupart des personnes âgées. Un
vendeur, interrogé par l'agence Xinhua, a expliqué avoir vu les véhicules renverser et tuer devant lui « quatre citoyens âgés ». Au moins un des véhicules a explosé. « Une
voiture allait très vite, il y en avait une autre derrière, tout près.
Je me suis dit que c'était mauvais signe, je me suis retournée et me
suis mise à courir, puis j'ai entendu une explosion », a expliqué une habitanteà la Télévision centrale chinoise.
Des témoins ont assuré que la police
a tiré. Le sort des terroristes n'est pas connu, mais une source a
affirmé que plusieurs d'entre eux ont péri. La vidéo de la télévision
centrale chinoise montre également une éboueuse ouïgoure en larme qui se
lamente que des gens ordinaires aient été visés. Brandissant son badge
d'éboueuse, elle ajoute, dans une tirade révélant l'obligation pour les
médias officiels de présenter le gouvernement chinois sous une lumière positive : «
Vous voyez bien comme le Parti communiste chinois est bon. Je n'avais
pas de travail avant. C'est le PCC qui m'a trouvé celui-ci, et j'en suis
contente. Je suis contre eux [ceux qui ont provoqué l'attentat], je suis contre tout ce qui fait mal aux gens ordinaires, je les hais ! Ils sont trop cruels, tout le monde les hait ! »
La ligne officielle est de dénoncer les terroristes comme une « poignée de séparatistes » aspirant à gâcher les bienfaits du développement chinois et de l'harmonie interethnique. Un joggeur a déclaré à l'agence Xinhua avoir
aperçu des drapeaux triangulaires noirs et blancs avec des inscriptions
en langue ouïgoure (le ouïgour est retranscrit en Chine en alphabet
arabe). Place Tiananmen, des touristes présents au moment de l'attaque
du 28 octobre avaient également aperçu des bannières accrochées au
véhicule et arborant la Chahada, la profession de foi de l'islam, étendard des djihadistes.
La voiture, un 4 × 4 Mercedes, avait également foncé sans vergogne dans la foule en ce lieu emblématique du pouvoir chinois pourtant sous très haute surveillance. A Urumqi, plusieurs autres témoignages sur Weibo, le Twitter chinois, ont fait état de fanions avec des slogans en ouïgour. Si elles dénoncent des « terroristes et des séparatistes » (tout en évitant de préciser
qu'ils sont Ouïgours), et montrent du doigt l'ETIM, les autorités
chinoises n'ont jusqu'à aujourd'hui divulgué qu'une quantité très
limitée d'informations sur la série d'attentats sanglants qui a touché
le Xinjiang et le reste de la Chine depuis octobre dernier. « LA CONFIANCE EST ROMPUE » « On est face à un système évidemment peu soucieux de transparence, et pour lequel le réflexe est toujours de minimiser ce qui se passe, pour ne pas perdre davantage la face et ne pas faire de publicité aux terroristes », expliquait au Monde
un observateur étranger familier de la problématique terroriste
islamiste après l'attentat de Tiananmen. En outre, rien ne filtre jamais
dans la presse chinoise des exactions policières qui sont monnaie courant au Xinjiang, ou encore des brimades et des dénis de droits dont les Ouïgours s'estiment victimes.
En frappant Urumqi pour la deuxième fois en un mois,
l'attentat du 22 mai ébranle une ville toujours profondément traumatisée
par les affrontements interethniques de juillet 2009, qui avaient fait
près de 200 morts, en majorité des Chinois hans, dans des circonstances
extrêmement troubles. La brutalité inouïe de certains assaillants
ouïgours, la passivité suspecte des forces de police, puis les
représailles indiscriminées contre les Ouïgours après les affrontements,
enfin les disparitions
mystérieuses d'une partie de ceux qui ont été emmenés lors de rafles à
grande échelle dans les quartiers ouïgours, ont attisé la méfiance
réciproque entre les communautés jusqu'à un point de non retour.
La ville s'est recomposée et les communautés se sont
polarisées, les Hans dans la partie nord de la ville et les Ouïgours au
sud, dans le quartier d'Erdaqiao et ses faubourgs. «
Depuis 2009, l'atmosphère s'est totalement dégradée. Beaucoup de gens
ont déménagé, les communautés ne se mélangent pas, la confiance est
rompue », nous expliquait lors d'un reportage à Urumqi en février un Chinois han dont la famille, des cadres d'entreprise d'Etat et de l'armée, est de longue date installée à Urumqi. Patrouille chinoise à Urumqi, vendredi 23 mai. | AP/Andy WongPOLITIQUE DU PIRE
Sous Xi Jinping, les autorités chinoises ont encore
intensifié la répression au Xinjiang, faisant la chasse à tout ce qui
est susceptible de véhiculer
les aspirations ethno-nationales des 10 millions de Ouïgours, même
quand cela s'incarne dans une critique rationnelle des politiques
chinoises au Xinjiang, des initiatives de promotion de la langue, ou
encore un attachement à de très riches traditions religieuses et
culturelles dont beaucoup sont de facto interdites. « Après 2009, de simples compromis à la marge auraient pu pacifier le cœur de la société ouïgoure et la décrisper, remarque Rémi Castets, sinologue et spécialiste du Xinjiang à Sciences Po Bordeaux. Or, on n'en a pas vus de la part du gouvernement chinois. »
Au contraire, les arrestations de personnalités modérées, comme en 2014
celle de l'universitaire Ilham Tohti, ou en 2013 celle d'Abduweli Ayup,
un linguiste qui avait lancé des écoles indépendantes d'étude de la
langue ouïgoure à son retour des Etats-Unis, ont fait le lit d'une
politique du pire – et du terrorisme. « Ces gens là n'étaient pas du tout dans la radicalité ni dans le séparatisme, rappelle M. Castets. Ils faisaient partie de ceux qui pouvaient jouer un rôle de pacificateurs. Or, le fait qu'ils ont été écartés sans vergogne a fait émerger
la radicalité comme seule et unique option. Aujourd'hui, on est
clairement face à des militants islamistes djihadistes structurés en
cellules, qui ont pour programme d'attiser la haine entre Hans et Ouïgours. C'est le schéma du FLN en Algérie à l'époque de la colonisation française. »
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